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Le tennis est mort. L’argent l’a tué.

  Si l’on en croit l’adage, le football est un sport de gentleman joué par des goujats, et le rugby est un sport de goujat joué par des gentlemen. Le tennis, lui, ne souffre pas d’une telle opposition. Depuis toujours, il s’agit d’un sport de gentleman joué par des gentlemen. Excusez du peu. Vêtements blancs immaculés, clubs-houses conviviaux, complexes de qualité, souvent pratiqué par une classe sociale bourgeoise, il ne manque pas d’atouts pour prétendre, comme le golf, au titre de sport le plus “classe” du siècle dernier. 

  Pourtant, comme le ballon rond et celui oval, la petite balle jaune souffre d’une terrible maladie, qui se répand à une vitesse vertigineuse au sein des sports les plus en vues. Symptômes: faire régner l’argent en maître, comme une tumeur qui élimine l’aspect sportif au profit de l’aspect monétaire. Après plus de 100 ans d’existence, une place de choix dans le gratin du sport mondial et une popularité croissante au niveau planétaire, est-on en train d’assister à la mort du tennis, tué à petit feu par l’argent ? Éléments de réponse. 

Money is money

  Qu’il est agréable, pour les amoureux du foot, de se remémorer avec nostalgie “la Belle Époque”. Celle où la bière foisonnait dans les stades. Où le cœur des joueurs, rêvants de gloire et non de fortune, balançait pour le maillot et non pour la fiche de paye. Où l’argent n’avait pas encore gangrené ce sport de la branche à la racine, brûlant les doigts de ceux qui s’y approchent de trop près. Désormais, c’est lui qui fait et défait, régule et dérègle, propulse et condamne, et qui règne en maître sur la planète football. 

  Impossible, lorsqu’on constante piteusement ce qu’est devenu ce sport si populaire, de ne pas y voir de nombreuses similitudes avec le tennis. Le temps des Borg, McEnroe et Wilander semble révolu. Le sport que ces champions ont connu, rempli d’authenticité, d’incertitude, et d’esprit de camaraderie n’est plus. L’argent pourri, gangrène, corrompt. Sa dernière victime en date, la Coupe Davis, trophée inter-nations à l’histoire légendaire et à l’atmosphère inimitable, a été remplacée sans états d’âme par un équivalent bien plus rémunérateur. Sans oublier la Laver Cup, ce tournoi exhibition aux recettes pharaoniques. 

  Le prize money, l’ensemble des revenus attribué par le circuit professionnel à ses joueurs, participe à faire de l’argent le moteur du tennis. Les revenus y sont toujours plus inégales, avec davantage pour les touts meilleurs et encore moins pour ceux qui luttent derrière eux. La récente affaire des paris truqués montre bien, elle aussi, à quel point l’argent a infiltré toutes les strates du tennis, même à un niveau inférieur. Les contrats publicitaires qui deviennent mirobolants instaurent un climat malsain, où le gain prend le pas sur le trophée. Le naming des stades et les partenariats juteux qu’ils nouent avec de gros sponsors renforcent considérablement les tournois de premier plan, creusants l’écart avec des compétitions moins en vue mais tout aussi charmantes. 

  Pas à pas, les tournois se perdent à leur tour. Le dernier Masters 1000, l’Open de Miami (remporté par le suisse Roger Federer), en est la parfaite illustration. Celui qu’on surnommait parfois “le 5ème Grand Chelem”, attachant pour son ambiance californienne festive et son public virevoltant, a perdu son âme en se délocalisant dans un stade éloigné, certes immense et moderne mais sans l’engouement qui faisait sa force autrefois. Les prix des places, dans la majeure partie des tournois autour du globe, grimpent vertigineusement, condamnants progressivement les classes populaires à déserter les tribunes. Le tennis est devenu un véritable business, et pas des moindres. Un sport juteux pour les institutions, les fédérations ou encore les partenaires, qui se multiplient. Ou comment les billets verts assassinent la balle jaune. 

Jeu, set et match !

 Le tableau est obscur, sans contestation possible. Tout, pourtant, n’est pas a jeter. Il reste indéniablement des vestiges vivants du tennis authentique, populaire, incertain. Et ce sont quelques irréductibles, joueurs ou tournois, qui le font perdurer. Celui de Roland Garros, disputé chaque été Porte d’Auteuil, n’est pas tombé dans le même écueil que ses équivalents. Prix raisonnables, enfants ramasseurs de balle, esprit de vacance et et ambiance bonne enfant, le tournoi parisien joue son rôle, et le joue bien. Certains joueurs, certes rares mais non moins exceptionnels, empêchent aussi ce tennis de couler. Des joueurs, ou plutôt des modèles dont le classe et l’élégance ne sont plus à prouver. Ce sont des Roger Federer, Rafael Nadal ou Juan Martin del Potro, qui ne cessent d’éblouir ce sport par leur témoignage d’accessibilité, de fair-play, de courage et d’abnégation, de sympathie. Des valeurs qui se perdent, mais que certains incarnent encore de la plus noble des façons.

  Le tennis amateur, et c’est heureux, ne souffre pas du même problème. Car ce qui fait le beauté du tennis, authentique, populaire et incertain, ce sont encore des matchs par équipe palpitants, ces confrontations improbables sur des terrains craquelés, ces pots d’après match en toute simplicité. Et ça, l’argent ne nous l’enlèvera pas. 

  La popularisation du tennis n’a pas été sans conséquences monétaires, désormais regrettable. Dorénavant, le tennis professionnel est face à son destin, et doit à tout prix réformer ce sport comme il doit l’être, dans le sens du jeu et non du gain. 

Le tennis n’est pas mort. L’argent ne l’a pas tué. Pas encore…

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